Qui est
Quentin
Wilbaux
Citoyen du monde, cet architecte tournaisien a œuvré toute sa vie à la sauvegarde de la mémoire et des patrimoines bâtis belges et marocains. Il s’est particulièrement intéressé à l’organisation des espaces urbains traditionnels. Professeur d’architecture en Belgique jusqu’en 2024 et animateur de workshops au Maroc, il œuvre à la transmission des savoir-faire architecturaux et urbanistiques et à la mise en ligne du fonds inédit d’archives sur la médina de Marrakech qu’il a constitué depuis 1986 pour le diffuser à un large public.
Une histoire d’architecte, de chercheur et de bâtisseur d’utopies soucieux de construire tout en préservant le passé, retracée par une courte biographie, une galerie de photos, des vidéos et un CV détaillé.
Biographie
Le parcours tournaisien
Né à Tournai le 6 novembre 1958, et diplômé en architecture en 1981, il est le septième architecte d’une famille d’architectes engagés dans la sauvegarde du patrimoine tournaisien.
Quentin Wilbaux a reçu une éducation scolaire classique : des études primaires à l’école des Frères aux humanités au Collège Notre-Dame de Tournai. Il a été Petit Chanteur à la Croix de Bois à la maîtrise de la Cathédrale de Tournai.
Il est le troisième d’une fratrie de 5 enfants, entre 2 sœurs aînées, Anne dite Nanou et Béatrice et un frère et une sœur cadets, Frédéric et Isabelle.
En 1976 il entame des études d’architecture à L’institut Supérieur d’architecture St Luc à Tournai et obtient son diplôme en 1981. Après ses études, il réalise un stage chez Luc Schuiten et s’installe dans un lieu collectif dit La Ferme, une coopérative de logement innovante en matière d’habitat partagé.
La découverte de la medina de Marrakech
Quentin Wilbaux a grandi au milieu des plans dessinés à la main, à l’aquarelle ou au fusain. Imprégné de cet héritage mais habité par une envie de voyage, c’est à Marrakech qu’il arrive en 1982 et découvre la médina qui le fascine avec ses maisons, insoupçonnables dans l’enchevêtrement des ruelles.
En 1986, il décide de louer une petite maison dans la medina, Riad Zitoune, dans un derb proche de la place Jma El Fna, petite maison où il recevra de nombreux.ses ami.e.s et qui lui servira également d’espace de travail jusqu’en 2024.
Quand il s’installe à Marrakech, la plupart des artisans existaient encore. Il trouve ainsi un vieux maalem (« celui qui a le savoir ») noir extraordinaire. Costaud et autoritaire, il goûtait le sable pour l’identifier et dire à quel type d’enduit il pouvait servir. Chaque famille de la médina avait autrefois son maalem, qui connaissait les techniques anciennes et la magie. Car il y avait dans cette forme artisanale de construction un mariage savant de la main et de l’esprit. Il fallait saupoudrer des gouttes de petit-lait aux quatre coins de la pièce pour nourrir les gnouns (« les mauvais esprits »), avant de commencer le chantier. Pour réaliser le sol en tadelakt, un enduit à base de terre et de chaux pure, les ouvriers tapaient au marteau en chantant pendant des heures.
A la demande de l’architecte belge Pierre Blondel qui désire acquérir une maison où il viendrait dessiner ses projets librement, loin de son agence, il visite des maisons et découvre les trésors incroyables cachés derrière les portes de la médina. A l’époque, les richesses architecturales des ryads étaient complètement inconnues. Il fait des photos, des mesures, des plans... En quelques mois, il dispose de plus de 60 relevés accompagnés d’aquarelles. C’est devenu un jeu de partir à la recherche de ces maisons.
L’Unesco ayant classé l’ensemble de la médina au patrimoine mondial de l’humanité mais sans étudier les maisons individuellement, Pierre Blondel lui recommande d’aller voir ses responsables pour attirer leur attention sur ces trésors. La responsable du patrimoine du monde arabe lui conseille alors de proposer les plus beaux ryads au classement national par les autorités du Maroc. De 1990 à 1991, Quentin Wilbaux réalise une mission d’inventaire pour l’Unesco, en répertoriant les plus anciens, les plus grands, les plus beaux. Il y en avait environ 500.
Les procédures de classement individuelles n’ont pas abouti. Par contre, la démarche de Quentin Wilbaux a réveillé l’intérêt d’investisseurs privés pour ce patrimoine remarquable. Des stars du cinéma ou de la mode comme le mannequin Inès de la Fressange contactent l’architecte belge pour acquérir et rénover des ryads.
Dès 1993, il s’intéresse de plus près aux maisons traditionnelles de Marrakech. Il trace les plans et photographie les anciens ryads avant qu’ils ne disparaissent. Face à la dégradation, et au morcellement de ces magnifiques propriétés, il tente de sauver ce patrimoine en intéressant des amis et des connaissances à l’achat de propriétés en médina qu’il rénoverait dans l’esprit de la tradition architecturale marocaine, en faisant appel aux artisans et maâlems employant encore les méthodes ancestrales.
La restauration de 137 ryads
La restauration de « dar el qadi », qu’il achète en 1993, est le déclencheur de ce processus de revalorisation de l’architecture traditionnelle. Après plus de 20 ans de travail ayant mené à la restauration à l’authentique de plus de 137 maisons, Quentin Wilbaux est devenu l’un des meilleurs spécialistes de la médina de Marrakech.
Marrakech avait déjà fasciné la jetset dans les années 1950 et 1960 avec les acteurs Alain Delon et Mireille Darc, le milliardaire français Patrick Guerrand-Hermès, le styliste Yves Saint Laurent, ou Fernando Sanchez, le créateur espagnol qui a habillé Cher, Madonna et Tina Turner... Mais les ryads rénovés à cette époque cédaient à la mode arabisante, chargée en mosaïques et en décors folkloriques. Quentin Wilbaux choisit une autre voie, celle de la simplicité originelle, à contre-courant de l’esthétique du Fantôme d’Orient de Pierre Loti.
« La réalité du ryad était d’une grande sobriété, d’un dépouillement total. Les récits des écrivains voyageurs des siècles passés témoignaient d’ailleurs de cette simplicité. La tradition n’était pas dans les dorures. L’ensemble de la maison était sobre, concentré sur la paix du regard. J’ai voulu rappeler cela en évitant soigneusement les pièges du faux décor dans les chantiers de restauration. Faire vivre la tradition, c’est aussi accepter des normes différentes, des pièces sans fenêtres. C’est accepter que les artisans travaillent à l’œil, sans niveau. Et si ce n’est pas droit, on casse puis on recommence, dix fois s’il le faut. Je n’ai eu de cesse de défendre la formation à la construction traditionnelle. Je n’aurais pas pu rénover 137 ryads tout seul ! » commente-t-il.
Une thèse de doctorat sur l’ordre caché de Marrakech
Parallèlement à ce travail de sauvegarde et à la suite de la mission d’expertise menée pour l’UNESCO, Quentin Wilbaux s’inscrit à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) de Paris et obtient un DEA en Etudes urbaines, avant de se lancer dans un travail de recherche en morphogénétique urbaine qui se concrétisera par une thèse de doctorat intitulée « l’ordre caché de Marrakech » (2000).
La thèse est publiée par L’Harmattan en 2001 sous l’intitulé « La médina de Marrakech, formation des espaces urbains d’une ancienne capitale du Maroc ». Il est aussi l’auteur de plusieurs beaux livres sur l’architecture marocaine.
A Marrakech, toujours, Il participe de 2003 à 2007 au projet européen « Rehabimed » sur le thème : Patrimoine et action sociale.
En 2004 et 2005, il travaille comme chercheur au Centre Jacques Berque (CJB), antenne du CNRS français à Rabat, où il est chargé de mission « Villes ».
Des projets réalisés en Belgique avec ses amis
Quentin Wilbaux vit pendant de nombreuses années en alternance entre le Maroc et la Belgique. Lors de ses séjours en Belgique il participe avec ses amis architectes à plusieurs projets. Avec Eric Velghe, il participe à la création des nouveaux bureaux de Sony music à Bruxelles en 1991 et au nouvel aménagement du rez-de-chaussée de l’immeuble Rossel situé rue Royale à Bruxelles en 1992. Avec Eric Marchal, il s’investit entre 1992 et 2002 dans le projet du quartier de la Madeleine à Tournai, soit la rénovation urbaine de 50 logements sociaux. Avec les deux mêmes amis, il participe à la construction des logements sociaux Aux Nivelaines à la Hulpe en 1996.
L’éco-quartier tournaisien le Pic au Vent
En Belgique toujours, il travaille en association avec son confrère Eric Marchal sur un projet orienté vers la rénovation urbaine et les économies d’énergie et co-réalise le premier écoquartier de Wallonie, le Pic Au Vent à Tournai (des maisons passives mitoyennes avec équipements partagés), projet entré au Musée d’Histoire Naturelle de Bruxelles en 2010 dans le cadre de l’exposition permanente « Biodivercity ».
Basées sur le principe des maisons jardins à énergie positive, ces habitations durables ne sont pas construites en terre pour des questions de normes mais revisitent, de loin, l’esprit du ryad marocain. Comme dans l’ancienne médina, les ruelles de l’écoquartier sont étroites. Les eaux sont collectées dans des citernes communes. L’habitat favorise les relations de voisinage, le sentiment d’appartenance, la solidarité entre habitants, « parce que la chose la plus importante dans tout ce que j’ai appris à Marrakech », ajoute Quentin Wilbaux, « c’est que l’avenir se jouera dans la capacité de l’architecte à résoudre les problèmes du bâti en même temps que ceux des hommes et des femmes. »
Le temps du mariage
En 2004, Quentin Wilbaux épouse Chris Thiry, rédactrice en chef de plusieurs supports de presse. A deux ils parcourent le monde pendant plusieurs années en voyage de repérage pour La Libre Essentielle, supplément culturel de La Libre Belgique conçu et animé par Chris. Ils se répartissent textes et photographies et conçoivent ensemble bon nombre d’articles diffusés dans La Libre Essentielle et destinés à promouvoir les voyages culturels organisés au nom du supplément.
Chris organise également des ateliers artistiques et des stages de bien-être à dar el Qadi et à deux ils entrainent tous les étés leur famille et leurs proches en randonnée à travers l’Atlas pour leur faire découvrir la vie profonde du Maroc.
En 2019, ils quittent la medina et s’installent dans un petit bourg, Aït’m Bark, à 10km de Marrakech, dans une maison en terre conçue et dessinée par Quentin. La maison campagnarde accueille famille et proches mais aussi des collègues de travail venus participer aux workshops animés par Quentin depuis 2023 en collaboration avec la faculté d’architecture LOCI et la fondation Suzanna Biedermann.
La Fondation FaMaWiWi
En 1997, avec trois amis, Eric Marchal, Mathieu Wilputte et Dominique Favot, Quentin Wilbaux achète les anciens fours à chaux du Rivage Saint André à Chercq près de Tournai. Leur projet est de redonner vie aux fours à chaux et d’assurer la pérennité de ce lieu chargé d'histoire et de poésie.
En 2004, les 4 amis font donation des fours à la Fondation FaMaWiWi et, sous l’intitulé "les passeurs de mémoire", développent le projet de créer et de transmettre aux générations futures des témoins de la mémoire des hommes d’aujourd’hui. Le passage d’un pont-levis donne accès au jardin de mémoire qui domine les constructions. C’est là-haut, sous les arbres et noyés dans un parc semi-naturel que les passe mémoire trouvent leur place. C’est dans ce jardin également que les cendres des membres de la Fondation peuvent être répandues.
Ce lieu est aussi un lieu de vie, un espace de rencontres et de promenades. Les salles voûtées du Rivage St André sont ouvertes à des conférences, des fêtes, des manifestations culturelles et des expositions. Les constructions de pierre et le jardin qui les entourent servent ainsi de prétexte, de socle ou d’écrin à des expressions individuelles et collectives dans un projet artistique commun.
De la pédagogie à la recherche participative
Dès 2009 et jusqu’en 2024, Quentin Wilbaux participe à la pédagogie et à la recherche en architecture comme professeur à la Faculté LOCI de l’Université Catholique de Louvain.
Toujours désireux de créer des ponts entre la Belgique et le Maroc et de relier les savoirs, il initie en 2023 un vaste projet intitulé “Tournai-Marrakech Map 3D”. Inscrit dans un programme de coopération bilatérale entre l’INSAP au Maroc et la faculté LOCI de l’UCLouvain, soutenu notamment par WBI (Wallonie-Bruxelles international), ce projet a pour but la construction en parallèle, à Tournai et à Marrakech, de bases de données territoriales et patrimoniales sur la base de relevés en orthophotoplans en trois dimensions et l’organisation de workshops de recherche, en alternance dans les deux villes, autour de la question des usages des nouvelles technologies de relevés pour la gestion des espaces urbanisés. Quentin Wilbaux met en chantier avec l’entreprise Axi Géo, une start-up marocaine de « géomatique », une carte interactive de la médina. Grâce aux drones équipés de caméras de haute définition, il dresse l’inventaire du patrimoine au millimètre près. Ce travail tente de répondre aux questions fondamentales sur l’avenir de Marrakech. Comment vivre dans une médina au XXIe siècle ? Peut-on habiter dans une cité musée à ciel ouvert ? En quoi un ryad peut-il nourrir la vision de l’architecture contemporaine ?
Vers une plateforme cartographique de géo-référencement de la médina
Au fil du travail réalisé à Marrakech depuis 1986, Quentin Wilbaux
constitue de rares archives contemporaines de cet espace urbain si
particulier. Ce fonds inédit contient plus de 500 relevés de maisons
traditionnelles, mais, également, des photographies et des documents
sur de nombreux projets urbains.
La numérisation de ces archives et la création d’une plateforme
cartographique de géo-référencement en open source des documents sont
entamées en décembre 2023, réalisées par la Coopérative Atelier
cartographique et soutenues en 2024 par la bourse Leleux.
L’enjeu est de diffuser et de transmettre cette archive à un large public et qu'elle serve de support à la création d'une base de données inédite et participative en intégrant progressivement d’autres fonds d’archives sur la médina.
Un relais est assuré au Maroc grâce au soutien de la Fédération Wallonie Bruxelles International à travers le projet «Tournai-Marrakech Map 3D» qui vise la valorisation des archives numérisées de Quentin Wilbaux et l’exploration des usages des technologies 3D et des nouveaux outils de recherche archéologique dans la gestion du patrimoine urbain. Des workshops sont assurés dans ce but à Marrakech et en Belgique.
Point d’orgue de la mission de sauvegarde du patrimoine que poursuit Quentin Wilbaux, tout ce travail devrait proposer, au passé, au présent et au futur, une véritable plongée dans les espaces bâtis et habités de la médina de Marrakech.
Quentin Wilbaux poursuit également son œuvre de transmission, en mettant ses archives à disposition d’événements ou d’expositions qui se tiennent à Marrakech. Dans le cadre des 25 ans du centre culturel dar Bellarj fondé par Suzanna Biedermann, il a ainsi scénarisé et animé l'espace d'une grande salle du centre où il collé documents, plans et photos an arborescence pour montrer comment la richesse d’un fonds documentaire peut aider à la compréhension de l’histoire des lieux.